« Commandement supplémentaire » : Mackjoss et l’idée de la mort

samedi 21 avril 2018 Culture & people


Par la chanson qui était son moyen d’expression par excellence, Jean-Christian Makay’- Ma- Mboumb’ de son vrai nom, avait choisi de parler à ses contemporains et aux générations à venir de leur histoire, fut- elle douloureuse, jugée rétrograde par certains, à parfaire par d’autres plus optimistes. Évidemment, comme toute société humaine, l’africaine est toujours en devenir, aucune « civilisation » n’étant figée contrairement aux clichés que n’acceptent d’admettre que quelques individus xénophobes ou hypocrites. Nous avons, pour tenter de découvrir le fond de la pensée de l’artiste, parcouru (de manière exhaustive) serait une trop grande prétention, son immense œuvre pour nous arrêter sur l’une de ses compositions qui, à notre humble avis, laissait transparaître la philosophie profonde du fils de Tat’ Mbou’ Moussavou. Certes, Mackjoss a tout au long de son œuvre évoqué des sujets en rapport avec le vécu quotidien, relevant au passage, à la manière du scientifique, l’écart entre l’existant et le souhaitable, mais force est de reconnaître qu’au- delà sommeillait cette volonté d’affirmer qu’il était humain et que tout ce qui est humain ne l’était pas étranger. Pour vous en convaincre, l’arrêt sur un morceau choisi : « Commandement supplémentaire ».

Ce disque interpellateur fait partie d’une série que nous avons pour la première fois écouté alors qu’un jour des années 80, nous passions une nuit dans un village des bords de l’Ogooué entre les villes de Lambaréné et de Port- Gentil. Quelle ne fut pas notre joie d’entendre cette voix si familière, venir nous rappeler ce que nous, imbus de la culture missionnaire, savions déjà, mais que nombre d’entre nous avaient pourtant tendance à banaliser ! En effet, « Commandement supplémentaire » venait, comme des années après lui, offrir l’occasion de découvrir l’hypocrisie humaine consistant à marquer la période de deuil par le port d’un pagne généralement noir chez les peuples du sud du Gabon, alors que le cœur des hommes sensés être meurtris par le décès d’un proche, ne porte aucune cicatrice susceptible de relever l’affliction de celui qui donne l’impression d’être choqué par la nouvelle de la mort, par la disparition d’un semblable. C’est que dans cette chanson culte, l’artiste venait rappeler à tout un chacun que le monde dans lequel nous vivons pour ne pas dire la terre est truffée de comportements apparents ne reflétant pas souvent la réalité de la pensée. Et, c’est souvent en période de deuil que l’on l’observe, car à ce moment se délient des langues jusqu’ici restées muettes pour accuser, au travers les prédications d’un « Nganga », un oncle, ou une marâtre lorsque cette dernière n’a pas enfanté, d’être à l’origine du malheur connu dans la famille. Et de tirer la leçon selon laquelle, il est plus qu’impérieux de s’aimer les uns, les autres, en commençant par honorer son père et sa mère. Ne dit- on pas au village que ces deux êtres sont ceux de qui dépendent nos vies et ceux qui de tout temps veillent à notre protection ?

Message prophétique

Ce message prophétique lancé en direction de son fils « Mao », l’artiste le lance à tous les enfants africains à qui il demande, conformément aux préceptes bibliques pour ne pas dire à la volonté divine, d’observer tout au long de leur existence le « Commandement supplémentaire » qui est celui de respecter leur père et leur mère qu’ils doivent vénérer comme ils se doivent d’accepter la dure loi à l’homme imposée par Dieu en ne se laissant pas, comme dirait le philosophe, influencer par les idées qu’on se fait de la mort, la mort étant conçue par ce dernier, à l’instar de Socrate qui buvait la cigüe en devisant, comme un passage d’une étape à une autre, mais pas comme une fin. D’ailleurs, Albert Camus dans son roman « l’Étranger », transcription romanesque du mythe de Sisyphe, ne nous apprend- il pas que la philosophie ne meurt pas et que la vie ne vaut rien, mais qu’elle mérite cependant d’être vécue ?

Pour Mackjoss, s’adressant au petit « Mao », la vie sur terre est un passage et tout être donc un passager, ce que l’on doit garder présent à l’esprit. Et le « Baobab » de poursuivre : « tu n’aimeras pas que ton père et ta mère, mais tu devras éprouver le même Amour pour ton épouse, ta progéniture, car si l’une a été tirée de ta côte, sous- entendu, l’autre est un don du Seigneur et quiconque n’en n’a pas peut être sûr d’avoir vécu inutilement. Bien au- delà, l’artiste recommande à l’enfant de ne point haïr son prochain, les membres de sa famille, bref, tout le monde. Normal quand on sait ce que la jeunesse, l’enfance, représente pour un pays à l’échelle nationale et représentait pour l’Africain dans la société traditionnelle différente de celle où l’on retrouve de plus en plus de nouveaux- nés abandonnés dans des poubelles ou en bordure de route suite aux grossesses non désirées ou aux vicissitudes de la vie. La certitude de mourir au sens de quitter cette terre doit être vécue non pas comme une fatalité, mais comme quelque chose d’éminemment naturelle voudrait argumenter Mackjoss. Puisque le piège tendu par Dieu ne peut être déjoué. Comme qui dirait : « à chacun son tour chez le coiffeur ». Là où il se dirige, l’artiste regarde ces enfants de l’Afrique qu’il laisse physiquement, mais à qui il demande et recommande de suivre ses sages conseils, un proverbe punu avançant que l’enfant qui fait fi des conseils est appelé à multiplier les erreurs et en faire les frais. « Commandement supplémentaire » sonne donc dans nos oreilles comme un apport inestimable dans la construction de l’esprit encore fragile du jeune homme, comme une incitation à la prise de conscience de la dureté de la vie qui ne doit pas éclipser l’idée selon laquelle celle- ci qui est faite d’épreuves nous apprend à être chaque jour plus fort.


Dounguenzolou

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