Grande interview : « (…) Les frères de la diaspora doivent comprendre que personne n’a le monopole de la violence », dixit Blaise Louembet.

jeudi 3 août 2017 Politique


L’occasion faisant le larron, la rédaction de Gaboneco.com présente à Koulamoutou a tendu micros et dictaphones à un fils de cette contrée en la personne de Blaise Loumbet, Ministre de l’Egalité des chances. Le membre du gouvernement s’est prononcé sur l’actualité du moment. Des agressions des personnalités gabonaises à l’étranger, à la thèse du « ni Ping ni Ali », en passant par les difficultés des populations de la province de l’Ogooué-Lolo, Blaise Loumbet, n’a pas fait dans la langue de bois. A cœur ouvert…

Gaboneco (Ge) : Un constat, les jeunes de la ville de Koulamoutou se livrent massivement à l’alcoolisme par faute d’emploi. Un commentaire à ce sujet ?

Blaise Louembet (BL) : Le chômage au niveau de la province n’est pas un phénomène nouveau, il n’y a presque pas d’entreprises ici. Les seules entreprises qu’il y a exercent dans la coupe de bois avec très peu de transformation. Il n’y a donc vraiment pas d’activités économiques susceptibles d’occuper la jeunesse. Ce qu’il faut, c’est ensemble regarder quelles sont les capacités de productions que ces jeunes offrent ? Quel est leur savoir-faire ? Pour qu’on puisse les accompagner dans des activités génératrices de revenus, pour que chacun d’eux puisse avoir une activité qui leur procure le minimum vital.

Même si on arrive à créer des activités génératrices de revenus et richesses, la question est de savoir comment acheminer les produits à Libreville voire à l’international ? Et là, on se heurte au coup et difficultés de transports. Vous savez très bien que la SETRAG a des prix très élevés en matière de transport, la route est coupée, l’enclavement est patent, donc, il y a tous ces problèmes qu’il faut aussi éplucher. C’est déplorable que les jeunes se livrent à l’alcool. Nous essayons de leur donner l’occasion de se reprendre, de se remettre en cause pour qu’ils puissent se rendre compte que l’alcool n’est pas la solution à leurs problèmes, la politique de l’autruche ne paie pas. Mais le problème est entier, le taux de chômage est élevé au niveau de la province, il nous faut absolument créer des activités qui procurent à la population tout entière des revenus substantiels pour qu’elle n’ait pas à vivre des dons et legs des hommes politiques.

Ge : Certains employés doivent voyager pour percevoir leur salaire, parce qu’il n’ya pas de banque dans la province. En votre qualité de promoteur économique qu’en pensez-vous ?

BL : C’est un gros problème ! C’est la théorie de l’œuf et la poule. Les banques disent qu’il n’y pas d’activité économique donc elles ne peuvent pas ouvrir des succursales dans la province, les fonctionnaires disent qu’ils y a assez de fonctionnaires pour créer une activité bancaire. On n’arrive pas à trouver le point de départ, mais il faut qu’une activité économique puisse naître pour distribuer les revenus et par la suite les banques vont capter cette épargne et s’implanter. Pour le moment la faiblesse des activités économiques ne permet pas l’éclosion d’un système bancaire au niveau de la province. Ce qu’il faut encourager c’est l’implantation des entreprises pour distribuer des revenus et favoriser l’installation des banques. Celles-ci pourront capter les salaires des fonctionnaires et des agents du secteur parapublic et ceux du privé. Nous travaillons à l’installation des banques dans la province. Pour le moment, mon collègue en charge de l’économie, M. IMMONGAULT examine cette question.

Ge : Il y a comme qui dirait un conflit larvé entre les fils et les filles de l’Ogooué-Lolo. Pourquoi la politique vous divise-t-elle ?

BL : C’est une mauvaise approche, je crois que si vous regardez bien, Koulamoutou est une belle ville. Mais cette beauté, Koulamoutou la doit en grande partie à l’investissement de ses fils et filles. Pour une ville qui n’a pas d’activité économique et qui se retrouve avec une qualité de vie humaine appréciable, je crois que cela ne peut être que du fait de l’implication des filles et fils de cette ville. Quand vous regardez les investissements réalisés par Paul Moukambi, Jean Stanislas Migolet, Dominique Bougouéré, Guy Nzouba-Ndama, Martin Fidèle Magnaga, Jean Massima et moi –même aujourd’hui, ce sont les investissements personnels de ces hommes politiques qui maintiennent la ville en activité. Si vous imaginez un tant soit peu rayer de la ville ces investissements personnels, Koulamoutou perdrait de son éclat. En l’absence d’entreprises, les fils et les filles de Koula-Moutou ont su suppléer ce manque. Les problèmes que vous évoquez ou les « filles et fils » se regardent en chien de faïence et se parlent peu… Ce sont des problèmes nouveaux qui naissent des nouveaux positionnements des uns et des autres, mais cela ne doit pas nous empêcher de nous concentrer sur l’essentiel.

L’essentiel c’est qu’en l’absence d’activités économiques, les hommes, les fils et les filles de Koula-Moutou ne doivent pas laisser croire que tout est perdu. Nous devons toujours aller à l’essentiel pour pouvoir maintenir nos troupes, nos frères et nos parents dans cette collégialité, dans cette union, dans le vivre-ensemble, dans cette volonté de toujours communier pour pouvoir préserver l’intérêt du plus grand nombre. Imaginez que nous gardions pour nous mêmes notre argent et allons le dépenser à Copacabana, à Katmandou ou ailleurs dans les stations balnéaires pour notre plaisir personnel, comme le font beaucoup d’autres, nous ne le faisons pas. Nous investissons dans des secteurs réputés peu rentables rien que parce que nous pensons qu’en le faisant, nous contribuons à une redistribution des revenus et à un partage de la prospérité.

Nous pensons participer à créer les bases fondamentales d’un climat favorable à l’investissement. Vous vous imaginez bien, j’ai un lycée d’une capacité de 1000 places minimum. J’avais le choix, l’étude de faisabilité me l’a confirmé, j’avais le choix entre l’implanter à Libreville pour me faire de larges bénéfices, option que je n’ai pas choisie. Je l’ai fait dans ma province en sachant bien que je devais avoir des problèmes au niveau de la rentabilité, au niveau du taux de remplissage, mais j’ai préféré prendre cette option pour contribuer au développement de ma province, au développement de ma ville et contribuer à créer les bases favorables à l’installation des hommes d’affaires. C’est la même chose que visent les autres frères et sœurs qui ont investi dans les hôtels, restaurants et centres de formation de l’Ogooué-Lolo.

Ge : Un mot sur la diaspora gabonaise qui demande avec force et virulence le départ d’Ali Bongo ?

BL : Du fait de la démocratie, c’est leur droit de contester mais ce qui est gênant, c’est la manière dont ils s’y prennent en s’attaquant à des personnes qui n’ont demandé qu’à travailler pour le pays. Sans être une menace, les frères de la diaspora doivent comprendre que personne n’a le monopole de la violence. Le jour où la violence va changer de camp, ce n’est pas sûr que ce soit eux les gagnants. Parce que lorsqu’ils agressent des personnes à l’international ou l’intérieur du pays, ces pères agressés ont aussi de la famille qui peut aussi agresser leurs propres parents. Mais cette escalade de la violence profite à qui ?

Ou bien ils veulent simplement provoquer pour voir dans quelle mesure la violence peut prendre un élan pour résoudre leur nombrilisme. Nous nous sommes un peuple mûr, le gabonais sait s’arrêter et distinguer ce qui relève du fait personnel et du fait collectif. Le comportement des Gabonais de la diaspora relève du fait personnel, ce n’est pas un comportement collectif. Si ça l’était, il commencerait à partir de l’intérieur du pays, parce que le plus grand nombre de Gabonais réside à l’intérieur du pays, pas à l’étranger. Donc si ce mouvement ne prend par corps à l’intérieur du pays, c’est que ce n’est pas un mouvement collectif. Maintenant les Gabonais qui sont à l’étranger et qui le font de façon personnelles, le jour où ils vont rencontrer des personnes aussi belliqueuses qu’eux, cela va mal se passer.
J’entends des collègues, des hommes d’affaires qui sont prêts à assurer leur auto-défense et avant que la police n’intervienne, à aller au corps à corps avec ces Gabonais là. Si vous vous sentez agressé, vous pouvez avoir une réaction de révolte. Et cette révolte n’est pas forcément en faveur des Gabonais de l’étranger.

C’est trop facile ! Que font-ils à l’étranger ? Ils sont censés faire deux choses : étudier ou travailler pour rapporter de l’argent au pays. Pour ceux qui y travaillent, nous tous examinons la balance des payements. Lorsqu’on regarde les revenus des Gabonais de l’étranger, en une année ils ne représentent même pas les recettes d’une semaine de la Gaboprix du PK5. Donc les Gabonais de l’étranger ne rapportent pas d’argent à leur pays. Ils font du bruit pour rien à l’étranger. Maintenant quand on regarde les Gabonais de l’étranger partis pour faire des études et quand on analyse l’âge des uns et des autres à l’étranger, on se rend compte que ce ne sont plus des étudiants. Ce sont des gens qui sont partis soi-disant aller faire des études et qui se retrouvent clochardisés parce qu’ils n’arrivent plus à réussir, à faire leur études et pour se consoler de leur situation, ils veulent emporter tout le pays dans leurs malheurs en faisant le désordre. Donc il faudrait qu’ils se regardent dans un miroir. Qu’est ce qu’ils font ? Qu’est ce qu’ils valent ? Beaucoup de Gabonais s’interrogent aujourd’hui sur ce qui va leur arriver si chacun de nous assure son auto-défense.

Ge : Que pensez-vous de la thèse en vogue selon laquelle la sortie de crise passe indubitablement par l’isolement de Ping et Bongo ?

BL : C’est la thèse du ni Ping ni Bongo, la thèse du « ni ni ». C’est un point de vu émis par plusieurs membres de l’opposition qui n’est pas celui de la majorité. J’essaie de comprendre leur position. Ils disent, si ceux qui ont dirigé dans le passé n’arrivent pas à s’entendre pour diriger l’avenir, tous les deux camps n’ont qu’à se mettre de côté pour laisser la place à quelqu’un d’autre. Nous sommes un pays de droit, il y a des institutions, par quel tour de passe-passe allons nous faire un ‘’ni Bongo’’ ? Si nous voulons faire un ni Bongo, cela signifie qu’il faut faire une suspension de l’activité présidentielle à ce jour. Quelle autorité, munie de quel pouvoir peut dire que la décision de la Cour constitutionnelle n’est plus valable ? Aucune. Donc le ni Bongo trouve son frein dans le fait qu’il n’y a aucune institution capable d’empêcher l’activité présidentielle. Le ni Ping. Quelle est la possibilité pour Ping aujourd’hui de prendre le pouvoir ? Quelle autorité, munie de quelle légitimé peut lui permettre d’accéder au trône ? Aucune. Donc pour Ping qui n’est pas au pouvoir, le ‘’ni Ping’’ coule de source. Le ni Ping s’adapte ou bien se constate de lui-même. Donc cette thèse trouve des limites dans l’énoncé, du fait que le président étant au pouvoir, il ne peut pas être destitué par une institution. Donc le ni Ali ne peut pas s’appliquer et le ni Ping est tellement évident, car Ping ne peut pas être au pouvoir du fait qu’Ali est déjà au pouvoir. Cette thèse me fait un peu rigoler et me fait penser à un devoir de première année de droit et qui trouve sa solution dans les faits. En revanche, ce que nous pouvons constater, c’est que de plus en plus, Ping se sent seul du fait que plusieurs de ses lieutenants se sont retrouvés au dialogue, plusieurs de ses lieutenants ne le suivent pas dans la non participation aux élections législative. Donc le ni Ping s’impose presque.

Ge : L’élection législative devait se tenir le mois dernier. Le report prononcé par la Cour constitutionnelle n’est-il pas anticonstitutionnel puisqu’il est intervenu au courant du mois du scrutin ?

BL  : Mais non, puisque la Cour constitutionnelle personne ne lui met le couteau à la gorge pour décider. Elle décide en toute connaissance de cause. Elle a regardé la situation du pays, nous ne pouvons pas vouloir quelque chose et son contraire. Nous avons dit à la suite de l’élection présidentielle que nous devions remettre à plat les institutions. Une réflexion a été menée, des conclusions ont été produites. La question est : à partir de quand ça commence ? Est ce qu’on le commence dans cinq ans à la prochaine législature ou bien on commence ces réformes maintenant dans quelques mois, à la prochaine législature ? Si on les commence dans cinq ans, vous allez nous reprocher de vouloir tirer en longueur sur les conclusions du dialogue. Si nous devons commencer maintenant, il nous faut prendre du temps pour refaire les textes, les lois et règlements pour pouvoir permettre aux uns et aux autres de pouvoir être élus sur le nouveau paysage électoral proposé lors du dialogue national. C’est ce que nous avons proposé, nous avons demandé à la Cour constitutionnelle un temps plus long pour pouvoir mettre en place les conclusions du dialogue en vue de leur application immédiate.

Ge : Vous venez de céder KANAL7 à l’Etat gabonais, quels sont les dessous de cette transaction ? Y a-t-il eu compensation, comme cela est avancé çà et là, où est-ce un don volontairement consenti ?

BL  : Je me suis déjà expliqué à ce sujet au moment ou je faisais cette cession. L’article de loi qui dit qu’aucun membre du gouvernement ne peut être propriétaire d’un organe de presse est pesant. Je faisais partie de gens qui pensaient que cet article de loi est inapproprié, parce qu’un organe de presse est un moyen de communication idéal pour les Hommes politiques. Donc je faisais partie des gens qui pensaient que cet article devait être abrogé. Voilà pourquoi ça ne m’a pas gêné de faire agrandir mon organe de presse qui avait une connotation régionale pour lui donner une connotation internationale et panafricaine. Donc j’étais à l’aise dans ma conception de faire agrandir ma chaîne de télévision en pensant que cet article devait sauter, parce qu’il faut un peu d’argent pour pouvoir créer un organe de presse. Cela coûte cher, cela ne se fait pas avec les cacahuètes, ça coûte beaucoup d’argent.

Et les personnes qui ont de l’argent sont forcément, soit au gouvernement, soit à l’assemblée, soit dans un organe du pouvoir. Aucun membre politique influent aujourd’hui ne peut avoir construit une richesse à partir de l’agriculture ou à partir d’une richesse parentale. Aucun. Tous ceux qui sont au gouvernement aujourd’hui ou l’ont été par le passé sont devenus riches du fait de leur passage à un poste politique. Donc, interdire la création d’un organe de presse chez des gens qui sont forcément riches, à mon avis, faisait obstacle à l’éclosion médiatique. Cet article a été maintenu et même renforcé. Je me suis aligné en me retirant de l’organe de presse. La loi est dure, mais c’est la loi, on applique la loi. J’avais le choix soit de vendre cette chaîne au plus offrant, auquel cas elle pouvait tomber dans les mains de personnes qui pouvaient contrer le pouvoir ou bien de la céder au pouvoir pour qu’elle puisse en faire bon usage, c’est ce que j’ai fait.

Ge : Certains pensent que vous avez été rattrapé par l’opération « mamba » ce qui vous aurait obligé à céder votre chaîne de télévision pour échapper à une mise en examen ?

BL  : Le Ministre de la communication avait bien expliqué lors d’une de ses conférences de presse que cette cession n’avait rien à avoir avec l’opération « mamba ». Mais si l’opération mamba prenait forme, il y a une convocation dans les instances de gendarmerie, une audition, des enquêtes préliminaires, il y a des accusations, réponses, confrontations, faits marqués, auditions qui se terminent par un jugement ou une condamnation préventive. Tous ces éléments là, vous n’en avez pas entendu parler. Je n’ai jamais été convoqué par un gendarme dans le cadre de l’opération mamba, ni auditionné par aucune instance. C’est de mon propre chef que j’ai voulu appliquer la loi. Voila que j’ai respecté la loi. Vous voulez trouver derrière ce respect de la loi une autre cause ? Je vous confirme qu’en matière d’opération mamba, je n’ai pas été soumis à une quelconque enquête.

Ge : Vous affirmez être blanc comme neige et que l’opération mamba ne vous touchera jamais ?

BL : Je n’ai jamais dit cela. Comme dit l’adage « ne jamais dire jamais ». J’ai seulement dit que ma cession de l’organe de presse n’a rien à voir avec l’opération mamba. Maintenant, tout le monde sait la liberté que le Chef de l’Etat a concédé aux enquêteurs de l’opération mamba, ils continuent leurs investigations. Si un jour je suis dans le viseur de l’opération mamba, vous le saurez. Pour le moment je n’ai jamais été inquiété ou fait l’objet d’enquêtes par rapport à la cession de l’activité de ma chaine de télévision.


Propos recueillis par Tony Muru

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