Hommage à Mackjoss : Décryptage de l’œuvre du « Baobab »

mardi 14 mai 2019 Culture & people


Par la presse, j’apprenais il y a quelques lunes qu’une cérémonie en hommage à celui que l’on appelait et affublait du titre de Baobab avait été organisée. J’espère qu’elle n’avait aucune visée autre que culturelle pour des raisons strictement personnelles. L’artiste qu’il a été nous ayant, avec beaucoup d’autres de son époque, marqué au point d’être considéré sans exagération comme une icône, comme un repère grâce auquel l’orientation devient possible à une société en pleine mutation, car qu’est-ce qu’être sans se connaître ?

Dans nos sociétés traditionnelles, les vieux auprès de qui l’on se tenait en quête de savoir et d’expérience, nous apprenaient que le baobab était au-delà d’être un arbre symbolique, une créature mythique. Les villageois se rassemblaient sous cet arbre à l’occasion de plusieurs cérémonies allant des récréatives aux plus préoccupantes, à savoir celles au cours desquelles les sages devaient par exemple trancher une palabre. Se souvenir de l’existence de Mackjoss comme de tous nos artistes disparus d’ailleurs, surtout ceux ayant accompagné le processus d’acquisition de l’indépendance, ne devait donc pas suffire à fredonner quelques uns de ses airs, mais plutôt donner lieu à des journées de sensibilisation sur le sens de son œuvre par rapport à la culture des peuples Punu du sud Gabon pour ne pas dire par rapport à leur apport à la culture gabonaise.

A quoi sous d’autres cieux ont servi les artistes et leur œuvre ? S’est-on un instant interrogé sur l’origine du blues ou du jazz dans la société américaine ? A-t-on prit un jour la peine de se demander quelle était ou quelle est la relation étroite entre ces musiques et la vie quotidienne pour ne pas dire la pensée profonde des américains de race noire par exemple ? Qu’avancer à propos de la philosophie rasta ? Sait-on que ce diminutif renvoie à Rastafari, l’Empereur Hailé Sélassié, le Négus, Roi d’Éthiopie, dont le pays n’a jamais vécu la colonisation ? Au point d’inspirer tous les peuples épris de liberté et de dignité ! La musique pour Mackjoss n’était pas une simple occasion de se défouler comme l’on pouvait l’entendre de la bouche de plusieurs personnes ayant opté pour rester dans leur minorité, mais bien un moyen d’expression à travers lequel il déversait sur ses contemporains ou à l’intention des générations montantes ce qu’elles devaient savoir aux fins d’être capables elles-aussi de perpétuer les enseignements.

Les peuples bantou auquel il a appartenu étant de culture orale et se devant grâce à l’écriture et aujourd’hui les moyens audiovisuels, veiller à la pérennité du legs des anciens qui, s’il était appelé à disparaître, nous disqualifierait à un moment où la connaissance de soi sert de tremplin à la domination culturelle si ce n’est à l’interprétation du monde. Nous en voulons pour preuve ces peuples longtemps restés recroquevillés sur eux-mêmes qui aujourd’hui imposent ou semblent imposer leur culture aux autres à travers la planète. Je pense à des sociétés comme les chinoises et japonaises.

Les Latins disaient « homo cognosco te ipsum » comme quoi, « homme connais toi, toi-même » que nous devons à Socrate. Comme pour inciter l’Homme qui consacrait le plus clair de son temps à rechercher « le sexe des anges » parfois, en fait à spéculer ou chercher à comprendre ce qui lui était extérieur, la nature et les astres par exemple, s’ignorant presqu’essentiellement lui-même, ce qui peut expliquer l’apparition assez tardive des sciences humaines en dehors de la philosophie à juste titre considérée comme la mère de toutes les sciences.

Quel rapport avec l’œuvre de Mackjoss ?

Si l’on considère que la philosophie est une réflexion sur la science, alors l’œuvre de Makay’-Ma-Mbumb’ a, elle, essentiellement été une réflexion sur la société. Faite par moments d’enseignements, elle savait également se muer en dénonciations et même propositions comme le font par exemple aujourd’hui tous ses mouvements qui militent en faveur de la préservation des écosystèmes pour donner une chance à la planète d’encore exister dans son état actuel dans les prochaines décennies. Quand Mackjoss chantait « bukulu bu guiatsi guiuvul’ mbari, a bu diambu guiuvul ifumb’ », il voulait signifier que « c’est à un palmier de nous tenir informer de l’histoire du régime de noix de palme, alors qu’il faut aller rechercher l’origine d’un problème auprès de la famille de celui qui en est concerné ». Je suis loin, mais alors très loin de pouvoir avec précision traduire le fond de sa pensée, c’est pourquoi le rencontrer pour en discuter paraissait plus qu’utile.

Comment ne pas tenir pareil argument lorsque me référant par exemple à la chanson « Puiti tsiotsu », entendez « tous les trous », il avançait « …Dibal’ a gué guéli a gué guéli puiti muguetu, dibal’ é guéli murim’ na guintsi ». D’aucuns, je dirais la plupart, le grand nombre entend « Dibal’ é guéli é guéli puiti muguétu, dibal’ a gué guéli murime na guintsi, i,i,i ». Tout le contraire du message que tient l’artiste qui veut à la place de « l’homme épouse le sexe de la femme, il n’épouse pas le cœur et le visage », nous convaincre d’admettre sa conception selon laquelle «  l’homme n’épouse pas le sexe de la femme, mais plutôt le cœur et le visage ».

Que veut-il nous apprendre ? Eh bien que l’infidélité étant le propre de l’homme, il n’est pas de bon ton d’exprimer publiquement sa jalousie ou de faire du mal ou tuer pour se venger d’une infidélité dont votre épouse est rendue responsable, car le sexe est affaire de tout le monde, alors que toute femme n’a en vérité qu’une seule place dans son cœur pour l’homme qu’elle aime et que la première fois que vous la rencontrer, vous la jugez d’abord selon sa forme physique avant que d’ensuite vous intéressez à sa moralité ou son éducation.

C’est donc l’occasion pour moi d’inviter à une lecture au second degré de la musique de l’artiste que certains de son vivant ont traité de musicien obscène quand bien même il faut reconnaître la cruauté de son langage. A certains d’entre eux, il avait répondu « miuru mi batu bé sumbissi irinderinde samarinde, mu nyumbu tsi dimbu, Tsibinde ka Jésus » : « les crimes rituels, vous n’en parlez pas ou vous les passez sous silence, insistant sur le fait que je sois cru et vilipendant mon œuvre à travers laquelle j’enseigne et pourtant à mon prochain la tradition qui m’a été rapportée par nos anciens ».

L’envie de corriger les mœurs

Nous étions dans les années 70 quand enfants nous apprenions que Jean-Christian Makay’-Ma-Mbumb’ était convoqué au palais par le chef de l’Etat de l’époque qui l’entendait sur son disque « Muru tabe » (la tête du mouton), dans lequel il chantait « kumbu a mi muru tabe mbatsi, o gui guè makabu nilabi, dibi guiu va ba mbatsi bassussu bo gu guabutsila, bulongu tsiri buagu, monsieur ou mbatsi nyambi gué garu nana, …Tu va gussu nyambi’o djiétu botsu tu dji dédi, kuane mbatsi camarade bassussu bo gu kuana… » (Ndlr : Toutes nos excuses pour cette réécriture de la langue Punu, le plus important ici étant de faire passer mon message). Dans ce disque, l’artiste partait visiblement d’un constat. Il ne comprenait pas que certaines personnes usant d’un quelconque ascendant sur les autres aient opté pour les avilir en leur faisant subir d’énormes supplices.

A celles-ci, il conseillait de s’imaginer le peuple comme l’œil d’un mouton toujours ouvert malgré le fait qu’il ait été égorgé en dehors de lui annoncer que le mal que tu fais subir aux autres, je le vois pour ne pas dire je le vis moi aussi et conclure par sache que d’autres que lui te le rendront. Et d’ajouter que « le monde ne t’appartient pas ou encore tu n’as pas crée le monde, ami, Dieu le créateur ne l’accepte pas. Devant lui, nous sommes tous égaux, fais du mal à Paul, Pierre te le rendra ».
Dans « gui tui kuakili » « pourquoi nous quittons nos campagnes pour la ville », Mackjoss dénonce l’exode rural surtout lorsque celui-ci ne s’explique pas, nos forêts et cours d’eau nous offrant encore de quoi vivre dignement. Il ne comprend pas que des populations parties de si loin soient venues s’investir pour de bon loin de leur contrée sans plus jamais songer au retour vers les terres de leurs ancêtres qui leur offrent pourtant plus de sécurité et d’aisance. J’y vois par extension, une dénonciation de l’immigration et son cortège de malheurs, mais aussi et par ricochet des raisons qui militent en faveur de ces déplacements parfois forcés des populations dont bon nombre trouvent la mort au large des eaux méditerranéennes. Embrayons d’ailleurs avec sa chanson « Immigration » qui est la parfaite illustration de ce qu’il pensait de ce phénomène. Mackjoss dit « D’après nos amis que nous aimons bien, l’immigration a provoqué la crise, la grande crise économique que connaissent les descendants d’Astérix le Gaulois, pour les immigrés que nous sommes, nous avons un passé, un présent, un avenir, immigré’o, immigré, immigré’o c’est le mot à la mode… ».

Plus loin, l’artiste juxtapose les objets d’art et l’obélisque, les marabouts à Barbes eux aussi immigrés pour la coopération ainsi de suite. Comme pour nous faire remarquer ce qui à ses yeux est plus qu’évident, à savoir que nous sommes dupés dans les relations que nous entretenons avec l’Occident.


Dounguenzolou

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