Projet Graine : Du démarrage en fanfare à l’échec ?

vendredi 8 septembre 2017 Economie


Après les campagnes de promotion effectuées en grande pompe autour du programme Graine dans les différentes localités du pays, les populations attendent avec impatience, soit environ deux ans après le lancement de ce projet, de goûter les fruits de ce programme. En dépit de cet élan d’impatience après la première phase, le programme devrait amorcer la vulgarisation de sa seconde génération d’ici peu.

Des bananeraies et plantations de manioc grandeur nature disséminées à travers le pays, mêlées à une promotion médiatique importante. Les populations gabonaises ont encore en mémoire les promesses de jubilation faites autour du programme Graine une fois son objectif atteint. Mise donc en place pour rompre avec la dépendance du Gabon à l’égard des produits agricoles importés dont la facture représente chaque année, la somme de 400 milliards de francs CFA, Graine faisait alors la promesse d’une autosuffisance alimentaire garantie grâce notamment à l’exploitation de plus de 200 000 ha sur 5 ans à travers cinq provinces : l’Ogooué-Ivindo, l’Ogooué-Lolo, le Woleu-Ntem, le Haut-Ogooué et la Nyanga. C’était le fruit d’un partenariat public-privé entre l’Etat Gabonais et l’agroindustriel Olam via la joint-venture Sotrader. « La Gabonaise des réalisations agricoles et des initiatives des nationaux engagés (Graine) (était) porteuse d’une ambition pour nos populations et pour notre », expliquait le Président de la République, Ali Bongo Ondimba lors du lancement.

Dans la lignée de ce programme, une chaîne de valeur devait voir le jour et offrir aux jeunes gabonais des opportunités d’emplois grâce à une dynamique entrepreneuriale autour du programme. « Je dis aux jeunes en quête d’emploi, à ceux qui, fonctionnaires aujourd’hui, voudraient se consacrer à l’agriculture : saisissez cette opportunité, vous ne le regretterez pas », exhortait le président de la République. « La banane, le manioc, le taro, la tomate, le piment, le poulet, la viande doivent pouvoir être cultivés et produits dans le pays et être disponibles de manière pérenne et à moindre coût  », souhaitait Ali Bongo Ondimba. Dans la programmation des récoltes, les premiers fruits de ce programme auraient dû tomber en mars 2016 selon une programmation du coordonnateur du projet alors. Deux ans après, qu’advient-il-de ces récoltes ? Où sont-elles passées et pour quel marché ? Sur les étals des marchés locaux, les produits de ce programme manquent malheureusement à l’appel.

De la politisation d’un levier de croissance ?

Dans six ans, c’est-à-dire en 2023, le Gabon entend devenir un pays agricole. Cette prévision de garantie agricole repose en grande partie sur la maturité du programme Graine. Le pays envisage sur la base des mêmes projections de réduire de 73%, ses importations de denrées alimentaires à 110 milliards de franc CFA. Cette ambition repose de même, sur la production locale des denrées alimentaires et sur la valorisation du potentiel agricole. Concrètement, il s’agira de pousser le développement des filières légumes et fruits par la production de tomates, de banane, de piment et de manioc sur 8000 hectares dès 2018.

Les prévisions pour le même horizon sont immenses puisqu’elles comprennent également une augmentation de la production de riz de 30 000 tonnes à plus de 100 000 tonnes. L’élevage, le cacao, l’huile de palme ou encore l’hévéa ne sont pas en reste. Avec une contribution au PIB de moins 10%, le Gabon veut faire de l’agriculture un levier important de croissance et se positionner comme une source incontournable d’approvisionnement en Afrique. « Nous sommes le pays qui abrite la plus vaste plantation d’huile de palmier à huile en Afrique », se glorifiait Ali Bongo Ondimba. Et pourtant, la réalité sur le terrain en scrutant au peigne fin est tout autre, le cheminement du programme Graine est tout aussi différent que les ambitions projetées par les autorités locales. A moins de trois ans de l’année butoir d’industrialisation du Gabon et de la filière agricole, alors qu’une bonne dynamique avait été lancée, Graine, dans le cadre par exemple de la culture de manioc cherche encore un marché pour la commercialisation de ces produits.

Dans les villes d’Oyem et Makokou pour ne citer que ces deux sites de culture, des dizaines d’hectares de manioc cherchent preneur. Selon des responsables en charge du programme rencontrés dans ces localités, la question du marché notamment des acheteurs s’impose aujourd’hui comme une contrainte non envisagée au départ. Et le désintérêt des autochtones dont l’engouement autour du projet disparait à petit feu faute du respect de certains engagements pris lors du lancement ne fait qu’hypothéquer l’avenir de ce projet et explique l’état actuel de stagnation du programme Graine. En effet, la fameuse bourse agricole mensuelle de 100 000 francs CFA accordée aux agriculteurs dès le début de leur engagement manque parfois à l’appel additionné aux problèmes de matériel et de conditions de travail décriés par les cultivateurs. Ces entorses propres aux associations rencontrées dans le cadre d’une excursion médiatique en janvier dernier, dans le cadre des visites des sites du programme, montre à quel point l’empreinte politique a peut-être entaché la réalisation et l’avenir de ce projet. Car, en dépit de toute considération, le programme n’a pas su se départir de son aspect politique.

Au cultivateur, l’agriculture

Il est une réalité fondamentale que l’agriculture peut « contribuer à la modernisation non seulement économique, mais également sociale et culturelle » du Gabon mais cette convergence souhaitée par les autorités du pays ne peut atteindre ces ambitions qu’en faisant les bons choix. Le domaine de l’agriculture comme bien d’autres d’ailleurs est du ressort des cultivateurs. C’est parce que les pays comme le Cameroun, le Rwanda, le Kenya, la Cote d’Ivoire et bien d’autres en Afrique qui servent de modèle au Gabon ont su comprendre cette exigence qu’ils sont parvenus aux résultats qui flattent les autorités locales. Ce qui n’est pas souvent le cas du Gabon. Et « redessiner l’aménagement de notre territoire et réparer ses déséquilibres historiques » suppose de comprendre cela en premier. Trop de programmes ont vu le jour au Gabon à coup de milliards de francs CFA mais sans résultats concrets. La dépendance alimentaire est encore importante.

Graine n’est pas le premier programme du genre malheureusement comme les programmes précédents, il suit la même trajectoire d’échec. On conviendra donc ici de reconnaître avec le ministre de l’Agriculture, Yves-Fernand Manfoumbi qu’« à l’heure où le Gouvernement (…) met en œuvre son Plan de Relance de l’Economie qui définira la politique économique du pays pour les trois prochaines années, il paraît opportun de soumettre à l’opinion publique nationale les problématiques, les enjeux et les voies d’avenir qui s’offrent à nous pour moderniser notre agriculture, créer des emplois, diversifier nos sources de richesses collectives et nous inscrire résolument dans une dynamique d’émergence économique ». Cette interpellation est d’autant plus urgente que malgré les efforts entrepris, la question du développement de l’agriculture locale revêt encore un caractère crucial.


Michael Moukouangui Moukala

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